François Héran – Migrations et sociétés

13 septembre 2018 Exilés, Préjugés Comments (0) 146

« Tachons donc de tenir à nos concitoyens un discours de raison plutôt qu’un discours de peur. Seul une lecture hâtive de Michel Foucault pourrait nous faire que la statistique serait un instrument de domination de l’état, un outil de benchmarking au service de la mondialisation. Le péril n’est pas la gouvernance par le nombre mais la diversion par les chiffres. Utilisons la science du nombre pour établir les faits. Tracer les causalités, mesurer l’écart de la réalité à l’idéal. Idéal d’égalité, de cohésion sociale, de non-discrimination : l’idéal républicain. Compter n’est plus secret d’état ou un monopole divin, comme dans l’histoire de David châtié par Yahvé pour avoir osé recenser son peuple. Nous avons le droit de quitter les ruelles de notre quartier, de monter au beffroi pour prendre une vue d’ensemble de la cité, cartographier le monde et nous situer. Quitte à remplacer l’image du beffroi par celle du GPS. En bonne démographie, et en bonne démocratie, ce n’est pas pour dominer que l’état doit compter. C’est pour rendre des comptes. C’est pour être comptable au double sens du terme. Comptable de ses actes sous le regard des citoyens, et capable de compter, selon les règles de l’art. Ce à quoi les scientifiques veillent. D’où l’importance par exemple de savoir raisonner à population égale et non en chiffres bruts. Cela vaut pour toute institution. Quand le programme Missing migrants recense les milliers de morts sur la route de l’exil, il met l’Europe en face de ses responsabilités. Il nous met tous en face de nos responsabilités. L’immigration est l’œuvre des migrants, des exilés mais c’est aussi la nôtre. On emmena un jour Maurice Ravel au concert, alors qu’il était très atteint par la maladie. Elle est belle cette musique, de qui est-ce ? On dû lui répondre « C’est vous qui l’avez composé ». Cette histoire serre le cœur, que le génie soit diminué au point de ne plus reconnaitre ses œuvres. Il semble que nous souffrions de la même maladie vis-à-vis de l’immigration. C’est nous qui l’avons composé et nous l’avons oublié. Elle est largement le sous-produit des incursions des nations européennes dans les pays du sud, du levant et de l’orient. Elle est aussi une façon, pour les hommes et les femmes qui migrent, de réagir, de répondre au système mondial des inégalités dont nous ne pouvons pas nous exonérer. Et c’est le contrecoup enfin des exigences de notre contribution à la formation des droits universels. Nous avons fini par comprendre qu’une vie de famille nourrie par le travail vaut mieux qu’une vie de labeur sacrifiant la vie familiale, et que cela valait aussi pour les immigrés. Nous devrions reconnaitre là notre œuvre au lieu d’y voir une contrainte extérieure. Comment imaginer que des principes universels, proclamés à la face du monde puissent tourner à notre seul avantage. Quel sens y aurait-il à prôner une universalité fermée ? la France ne peut protéger sa vision de l’universel sans expérimenter en retour une diversification sensible de son paysage social. Saura-t-elle intégrer à son « récit national » les multiples interactions qui en France comme ailleurs mettent les migrations au cœur des sociétés et le feront toujours d’avantage. »

Ce texte est une retranscription de la conclusion du discours inaugural de François Héran, nouveau titulaire de la chaire « Migrations et sociétés » du Collège de France, le 5 avril 2018. François Héran est agrégé de philosophie, sociologue, anthropologue et démographe. Il est le meilleur rempart contre la « politique d’opinion », les a priori idéologiques.

La vidéo ci-dessous reprend 45 minutes de son brillant discours inaugural.

La version complète est consultable ici :
https://www.youtube.com/watch?v=Ka53qgPUoYE

François Héran a déjà donné 3 cours, passionnants, qui intégralement accessibles en vidéo.

1er juin 2018 : Le savant, le politique et le populaire : quel vocabulaire pour les migrations ?

 

4 juin 2018 : Les migrations à l’échelle mondiale : logiques ordinaires et logiques de crise

 

13 juin 2018 : Les ordres de grandeur des migrations : réalités et perceptions

En janvier 2019 sont prévus plusieurs autres cours sur le thème :
Logiques migratoires : pourquoi partir ? Pourquoi rester ?

Tous les détails : https://www.college-de-france.fr/site/francois-heran/course-2018-2019.htm

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La réalité (de la manipulation des chiffres) de l’immigration en Europe

21 juin 2018 Exilés, Préjugés Comments (1) 1264

Depuis la polémique autour de l’Aquarius, refusé par l’Italie, le gouvernement communique beaucoup en tentant de faire passer la France pour un pays accueillant, qui « prend sa part » dans l’accueil européen. Cette communication est bien vérouillée, habile, mais très souvent particulièrement malhonnête, si on prends le temps de se pencher sur la réalité des chiffres.
Quelques exemples…

Ce chiffre rejoint ce qu’à déclaré Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) : « L’Italie a délivré moins de titres de réfugiés que la France, 33 000, alors que nous c’était 40 000 ».

Que ce soit M. Macron ou M. Leschi, les chiffres avancés sont exacts, mais ne sont pas objectifs. Tel quel, ils laissent à penser que la France est un « bon élève » européen en terme d’accueil des demandeurs d’asile. C’est ce que tente d’affirmer Benjamin Griveaux quand il déclare :

La manipulation vient du fait que ces affirmations se basent sur des données très incomplètes, et ça n’est evidemment pas innocent. Regardons en détail les statistiques européennes de 2017, disponibles publiquement sur le site Eurostat.
Pour ne pas fausser les comparaisons, partons des 10 premiers pays d’accueil en Europe, c’est à dire ceux qui ont reçu plus de 15 000 demandes d’asiles. Si on s’en tient aux seuls chiffres dont parle gouvernement, en effet la France est « bien placée » en terme d’accueil :

Bien que très loin derrière l’Allemagne, nous sommes au 2e rang en terme de nombre de demandes d’asile déposées.
En terme de nombre de demandes d’asile accordées, nous sommes aussi au 2e rang :

Si l’on s’en tient aux 2 tableaux ci-dessus, comme le font M. Macron, Leschi et Griveaux, nous sommes en effet un pays qui « prend sa part » dans l’accueil des exilés. Mais pour être objectif, il ne faut pas prendre en compte le seul chiffre des demandes d’asile accordées, il faut le rapporter à la population du pays. Das ce cas, ni nous regardons le nombre de statut de réfugiés accordés par centaine d’habitant, nous redescendons à… la 7e position !

Et pour bien faire, il semble aussi nécessaire de prendre en compte le PIB du pays, et là, nous redescendons encore d’un rang, en 8e position :

 

Autre indicateur qui permet d’objectiver notre responsabilité dans l’accueil des demandeurs d’asile, le taux d’accord du statut de réfugié. Et là, nous redescendons… en dernière position :

Ce qui est assez révélateur sur l’objectivité et l’honnèteté de nos dirigeants, quand il ne se basent que sur les chiffres incomplets qui les arrangent, afin de faire croire que la France est un pays qui « prend sa part » dans la politique européenne d’accueil des exilés.

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On ne peut pas accueillir toute la misère du monde

24 mai 2018 Exilés, Préjugés Comments (0) 944

Tout le monde connait cette citation, tronquée, attribuée à Michel Rocard, mais dont l’origine est incertaine. Qu’importe, cette phrase est devenue classique et répétée, reprise par les médias, dans les discussions, comme une maxime qui se veut réaliste et résignée. Personne ne la discute plus, au mieux lui est ajouté « mais nous devons en prendre notre part », histoire de relativiser, d’amenuiser le sens premier.

Cette phrase, « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », est presque arrivé au rang de proverbe, expression d’une vérité d’expérience, une sagesse pratique.

Pourtant, si on prend le temps de s’attarder sur sa forme, sur les mots employés, si on la déconstruit un peu, elle révèle très vite une malhonnêteté profonde. Cette phrase est un parfait exemple de ce que les mots peuvent avoir comme pouvoir néfaste, quand ils sont employés à mauvais escient.

Cette phrase est un mensonge, une manipulation, pas seulement dans ce qu’elle affirme, mais dans sa forme.

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »… qu’est-ce que c’est, d’abord, « la misère du monde ». Est-ce qu’il n’est pas déjà honteux de le formuler ainsi alors qu’on parle d’hommes, femmes et enfants. Parce qu’il n’est pas ici question d’une « chose » immatérielle, informe, impersonnelle.
« LA misère du monde ». Non. Non, ici il est question des hommes, femmes et enfants qui ont eu la malchance de ne pas naitre au bon endroit. Aucune faute commise, aucune responsabilité à leur faire porter. Comme le dit la chanson, « être né quelque part, pour celui qui est né, c’est toujours un hasard ». Juste le hasard, la destinée, un coup du sort, qui fait qu’un être humain voit le jour dans un endroit où il ne fait pas bon vivre.

Et cet endroit, ce lieu de naissance qu’on a pas choisi, il sera d’autant plus fermé si la vie y est difficile.

Un européen pourra se rendre en moyenne dans 170 pays sans même avoir besoin d’un visa.

Pour un Soudanais, 40 pays seulement seront accessibles, et aucun de ces pays n’est européen. Pour un Afghan, les possibilités sont encore plus restreintes, seulement 24 pays. Il est bien sur toujours possible de demander un visa pour ces pays inaccessibles. Le demander est possible, oui. L’obtenir, non. A moins d’avoir de l’argent, beaucoup d’argent.

Donc si vous êtes né au Soudan du Sud, ou la moitié de la population souffre de malnutrition, ou les combats et la famine ont entraîné le déplacement de centaines de milliers de personnes, vous ne pouvez obtenir de visa pour venir légalement en Europe. Pas d’autre choix que de tenter sa chance en traversant le désert du Sahel, la Lybie et ses prisons, la traversée de la méditerranée, qui se transforme en cimetière pour des milliers de personnes. Puis l’Italie, ou vos empreintes seront prises de force, et enfin, peut-être la France, si vous avez la chance de ne pas croiser une milice privée de jeunes gens privilégiés, tout de bleu vêtu. Parce que vous serez devenus un « clandestin » qui a franchi une frontière illégalement. Vous ne demandiez pourtant que ça, vous, de venir légalement.

Si vous êtes né en Albanie, vous vivrez en dessous des conditions minimales de survie. Vous n’aurez pas de quoi faire vivre dignement votre famille, vos enfants. Vous aurez par contre la chance de pouvoir venir en France sans visa… mais vous n’aurez pas le droit d’y rester.

Si vous êtes né au Mali, vous aurez peu de chances de poursuivre des études. Vous aurez beau traverser la Méditerranée, risquer votre vie pour venir en France, pour pouvoir aller à l’école, pour devenir quelqu’un. La France refusera.

Elle refusera parce que… parce que vous êtes « la misère du monde ». C’est comme ça qu’elle vous appelle, la France. Et elle dit que la misère du monde, on ne peut pas l’accueillir. Elle se cache derrière cette phrase malhonnête.

S’il fallait être juste, elle bannirait cette phrase, elle l’interdirait, même.

Si elle assumait, elle dirait : « On ne veut pas aider les hommes, femmes et enfants qui n’ont pas le même confort de vie que nous, même s’ils meurent de faim ou sous les bombes. »

Mais c’est plus difficile à dire, à assumer. C’est pourtant la vérité, mais la vérité est plus difficile à regarder en face.

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La France accorde facilement le droit d’asile

21 septembre 2016 Exilés, Préjugés Comments (0) 246

« Le droit d’asile est devenu tellement souple qu’il est devenu une nouvelle filière d’immigration clandestine »

« Droits d’asile : les Français condamnés à payer la facture du laxisme socialiste »

« Une preuve de plus que sur les questions de demande d’asile et de réfugiés, les pays de l’UE sont peu regardants sur les profils des individus qu’ils accueillent. »

 

Voici quelques exemples de phrases qu’il est possible de lire sur les sites d’extrême-droite, et qui insinuent qu’il est « facile » d’obtenir le droit d’asile en France et en Europe. Cette procédure est imparfaite, il y a beaucoup de critiques à en faire, mais pas celle du laxisme.

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On en fait plus pour les migrants que pour les français

18 septembre 2016 Exilés, Préjugés Comments (0) 390

« Avant d’aider les migrants, vous feriez mieux de vous occuper des Français qui en ont besoin. »

Argument récurrent… dès que vous parlez de votre engagement envers les migrants !
Si ceux qui l’utilisent fréquentaient un peu plus les associations humanitaires, ils auraient constaté qu’on y retrouve généralement les mêmes personnes que dans les assos d’aide aux migrants. Je n’ai jamais entendu quelqu’un dire qu’il voulait aider les migrants mais pas les Français. Il est fréquent également de mettre en balance le nombre de migrants et le nombre de SDF… en oubliant de préciser qu’il y a un grand nombre d’étrangers parmi les SDF. Les associations qui les aident ne font pas de différence : une personne à la rue est une personne à la rue, qu’elle soit Française, Basque, Bretonne, Italienne, Roumaine, Kurde, Afghane ou Syrienne.

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