Dans la peau d’un « dubliné »

21 mai 2019 Exilés, Préjugés Comments (0) 507

Pour mieux appréhender la réalité de ce que vivent les demandeurs d’asile dublinés, je vous propose un « jeu de rôle ». Pour cela, nous allons faire un peu de « politique fiction », je vous demande de faire un effort pour rentrer dans le scénario que je vais vous décrire.

Imaginez que d’ici quelques années, en Afrique, la situation s’est grandement améliorée. Certes, sur le continent africain certains pays sont gouvernés par l’extrême-droite, mais on peut dire que la majorité des pays sont dans des régimes démocratiques. Certes, tout n’est pas rose, il y a des mouvements contestataires qui réclament plus de justice sociale, mais on y meurt pas de faim, l’école est gratuite, les enfants ont un avenir. Celui-ci sera sans doute semé d’embûches pour les plus modestes, mais ils ont un avenir.

Par contre en Europe, c’est l’inverse. La plupart des pays européens sont dans de graves crises politiques. Des partis extrémistes ont pris le pouvoir, la liberté d’expression est menacée, le droit de manifester aussi. Jusqu’ici, nous ne sommes, hélas, pas encore totalement dans la fiction… Imaginons que l’économie s’effondre, il ne soit même plus question de gilets jaunes et de recherche de justice sociale, mais de chercher à ne pas mourir de faim. Vous n’avez plus les moyens d’envoyer vos enfants à l’école, ils sont obligés de travailler pour vous aider à survivre. Dans certains pays des organisations intégristes pillent, enlèvent ou tuent les civils. Pas le peine de chercher le soutien du gouvernement, de la police ou de l’armée, ils sont impuissants, parfois complices. Dans d’autres pays les jeunes sont obligés de rentrer dans l’armée, sans espoir d’en sortir un jour.

Voici pour la situation en Europe, et dans notre pays.

Vous décidez de ne pas vous résigner. Vous n’acceptez pas l’idée que votre famille n’ait pas d’avenir, de risquer votre vie pour vos opinions politiques, que vos enfants n’accèdent jamais à l’éducation. Alors vous décidez de partir, vous choisissez le Mali, parce que c’est un pays francophone déjà, et en plus vous y avez un frère qui y habite depuis quelques années. Pour le voyage vous auriez bien aimé juste prendre un avion, avec votre visa, mais… là aussi les choses ont changé. Les africains peuvent se rendre dans près de 200 pays dans le monde, sans même avoir besoin de visa, comme vous il y a quelques années. Mais aujourd’hui c’est l’inverse, votre passeport s’est dévalué, vous ne pouvez aller plus que dans une vingtaine de pays sans visa, et encore, aucun de ces pays n’est sur le continent africain.

Vous envisagez de prendre un visa touristique, mais… à moins d’avoir des relations bien placées, c’est impossible.

Vous prenez conscience de la réalité : plus le besoin de migrer est vital, plus il est entravé, que la « politique migratoire », comme ils l’appellent, consiste uniquement à empêcher les habitants des pays pauvres à venir dans les pays plus riches.

Vous n’avez pas le choix, vous allez devoir passer par des réseaux de passeurs, qui s’enrichissent sur le malheur des autres, bien aidé par la fermeture des frontières que les gouvernements africains ont mis en place.

Le voyage par ces réseaux mafieux coûte cher, beaucoup plus cher que le billet d’avion qu’utilisent les africains quand ils viennent parfois sur votre continent, en touriste.

Vous n’avez donc pas les moyens de payer le trajet pour toute la famille. Il faut se résoudre à choisir lequel d’entre vous partira. Le plus vaillant, le plus débrouillard, celui qui parle le mieux l’anglais… Après de longues hésitations, c’est vous qui y allez. Vous confiez votre famille à vos parents, qui se sont cotisés pour financer votre périple.

Chaque passage de frontière est difficile, il vous faudra parfois plusieurs mois, voire plusieurs années avant d’arriver en Italie, depuis lequel sont organisés des traversées vers l’Afrique. En plus, en Italie, comme en Libye aujourd’hui, vous ferez un passage en prison, arbitrairement. Vous y resterez plusieurs semaines, plusieurs mois, vous serez parfois vendu comme esclave, vous y subirez de la torture, il sera demandé à votre famille de donner de l’argent pour en sortir… Il y a aussi quelques femmes dans la prison, qui sont quasi systématiquement violées. Vous vous félicitez de ne pas être parti avec votre épouse… vous ne savez pas encore que, une fois arrivé, vous serez accusé d’avoir « abandonné votre famille »…

Vous finissez par en sortir, de cette prison. Abimé, mais vivant. Vous avez la « chance » de pouvoir embarquer sur un bateau en plastique, avec un moteur fatigué, sans certitude de pouvoir arriver de l’autre côté. Les chiffres sont là : 1 personne sur 13 meure en tentant la traversée de la Méditerranée. Mais il n’est plus vraiment possible de revenir en arrière. 

Après des heures de traversée, un bateau des garde-côtes vous prend en charge, vous n’y croyiez plus. L’eau commençait à monter au fond, déjà plusieurs morts qu’il avait fallu laisser en mer. Vous êtes soulagé, enfin sur un bateau qui ne risque pas de couler… mais celui-ci vous ramène en Italie. A la tentative suivante, vous avez aperçu un bateau de commerce s’approcher, vous avez espéré, mais il s’est finalement éloigné. Vous apprendrez plus tard que c’était sans doute par peur de payer une amende, de 3500 euros par personne recueillie. C’est difficilement imaginable, mais dans le continent ou vous souhaitez demander une protection, un gouvernement à modifié la loi dans ce sens : venir vous sauver la vie devient un délit punissable d’une amende.

A la troisième tentative, vous êtes enfin recueilli par le bateau d’une ONG… le soulagement est de courte durée, vous comprenez vite que ce bateau-là ne vous ramènera pas du mauvais côté, mais pour autant il n’est pas autorisé à débarquer sur le continent africain. Il faudra plusieurs jours avant que ce soit enfin possible.

Vous êtes débarqué en Turquie, enfin arrivé sur un continent ou vous êtes censé être protégé. Vos empreintes sont prises, on ne vous laisse pas le choix. Vous passez une nuit en sureté, dans un centre, le lendemain il vous est demandé si vous souhaitez déposer une demande d’asile en Turquie. Vous répondez que non, votre objectif c’est le Mali, vous y avez un frère, vous parlez la langue. Pas de souci, ils vous laissent repartir, ils vous donnent même un peu d’argent pour payer votre transport jusqu’au Mali.

Arrivé enfin dans ce pays, vous vous présentez aux autorités, vous expliquez que vous souhaitez demander l’asile. Vos empreintes sont prises de nouveau, à la Préfecture, et vous êtes informé que vous êtes bien en « demande d’asile », mais en « procédure Dublin ». Vos empreintes ont été entré dans un fichier européen, qui a ainsi vu une première prise en Turquie, donc vous allez être renvoyé là-bas. Vous expliquez qu’il doit y avoir une erreur, que vous n’avez jamais exprimé le souhait de rester en Turquie, on vous l’a demandé déjà, on vous a même donné de l’argent pour pouvoir en partir. Vous expliquez que vous avez un frère ici, que vous parlez la langue, tout ceci va faciliter votre intégration… Mais rien n’y fait, la préfecture se contente de vous donner un rendez-vous pour dans un mois, en vous expliquant que d’ici là ils vont demander à la Turquie s’ils acceptent de vous « reprendre en charge ». Vous êtes un peu rassuré, la Turquie vous a donné de l’argent pour partir, ils ne vont quand même pas maintenant dire qu’ils souhaitent que vous y retourniez…

Le mois suivant, quand vous revenez, la Préfecture se contente de renouveler votre titre de séjour provisoire, vous reprenez un peu espoir. Depuis un mois vous logez dans un ancien hôtel low-cost, il vous a été expliqué que vous avez déjà de la chance, à peine la moitié des demandeurs d’asile accèdent à un logement… Vous avez théoriquement droit à une petite allocation, 200 euros par mois, mais il faut encore attendre avant que vous puissiez la toucher. Vous ne vous plaignez pas, parce que vous avez commencé à entendre parler autour de vous, à voir les discours dans la presse de certains partis politiques, qui vous considèrent comme un « clandestin », parce que vous êtes entré irrégulièrement. Vous avez envie de leur dire que n’attendiez que ça, vous, de pouvoir entrer régulièrement, vous n’êtes pas responsable du fait que les frontières soient à géométrie variable, ouvertes si vous ne courrez aucun danger dans votre pays, mais fermée à ceux qui viennent demander une protection. Ils disent que vous êtes « privilégié », que vous avez plus d’aide que les habitants du pays… c’est pourtant faux, l’allocation que vous allez toucher, si vous n’êtes pas expulsé avant, est largement plus basse que ce touche les personnes défavorisées. Vous ne demandez qu’à travailler, vous, mais vous n’en avez pas le droit. Le logement qui vous est accordé ne l’est que de manière très ponctuelle, le temps de votre procédure. En attendant, vous vous occupez, vous allez aux cours de langue, donnés par des bénévoles, pour vous perfectionner. 

Finalement, au bout de 2 mois vous êtes convoqué de nouveau à la Préfecture, qui vous informe que la Turquie n’a pas répondu à la demande pour vous « reprendre en charge »… mais le règlement est ainsi fait que s’ils ne répondent pas, c’est comme s’ils répondaient oui. Ils appellent ça un « accord implicite ». Vous pouvez quand même déposer un recours devant un tribunal administratif, mais vous n’avez aucune chance de gagner le recours, il faudrait pouvoir prouver que la Turquie a été défaillant dans votre accueil. Ils n’ont pas été défaillant, ils vous ont même donné de l’argent pour partir… mais ça, ça ne rentre pas en compte. Le fait que vous ayez un frère au Mali, le fait que vous parliez français, et pas turc, ça ne rentre pas en compte non plus, le règlement est ainsi fait. La préfecture vous informe également que vous êtes « assigné à résidence », c’est à dire que vous allez devoir aller signer chaque jour au commissariat, jusqu’à votre expulsion. On vous demande de signer plein de papiers, dont un ou vous devez choisir de cocher la case : « J’accepte le transfert vers la Turquie », ou « Je n’accepte pas le transfert vers la Turquie ». Vous avez bien envie de cocher cette deuxième case, mais il est indiqué que dans ce cas vous risquez d’être placé en centre de rétention, que si vous refusez l’embarquement vous risquez…

Donc vous cochez « J’accepte », juste pour ne pas risquer d’aller en rétention.

Quelques jours après, alors que vous allez signer au commissariat, ceux-ci vous informe qu’ils vous placent en rétention parce qu’un vol pour la Turquie est prévu pour demain 6h. Vous ne comprenez pas, vous ne comprenez plus… vous n’avez même pas vos quelques maigres affaires avec vous… vous téléphonez à un autre demandeur d’asile pour qu’il vienne au moins vous porter votre sac à dos avec vos papiers. 

Sur le formulaire de placement en rétention, il est écrit que vous pouvez déposer un recours dans les 48h, avec le numéro d’une permanence d’avocat. Mais il est 18h, la permanence est fermée. Vous insistez, vous prévenez des bénévoles qui font le forcing pour que vous puissiez voir au moins un avocat commis d’office. A 22h, enfin, vous en avez un au téléphone, qui dit qu’hélas il n’y a aucune chance d’espérer avoir une réponse d’un tribunal avant l’heure du vol.

Le lendemain, à 5h, les gendarmes vous menottent et vous conduisent à l’aéroport.

Des bénévoles sont sur place, ils tentent de convaincre les passagers et le commandant de bord de refuser votre expulsion, mais au mieux ils vous regardent en compatissant, plus globalement ils détournent le regard, ils n’ont pas envie que l’avion décolle avec du retard.

Ils se disent qu’après tout vous ne serez pas plus mal en Turquie… Ils ne savent pas que ce pays, à cause de règlement, est submergé par les demandes d’asile qui lui sont imposées, qu’il n’a plus les moyens de les prendre en charge. Une fois arrivée à l’aéroport de ce pays, vous n’aurez droit à rien, vous allez dormir dans la rue, sans aucun moyen, en attendant un hypothétique rendez-vous pour déposer une demande d’asile, dans quelques mois. Une demande qui sera vouée à l’échec. Alors qu’au Mali, vous parliez la langue, vous y aviez un frère qui pouvait vous aider à vous intégrer. Depuis la Turquie, vous risquez d’être expulsé vers la France, mais ça les passagers ne le savent pas.

Les passagers ne savent pas non plus qu’en même temps que vous êtes expulsé vers cet autre pays, cet autre pays expulse un étranger vers le Mali. Une sorte de jeu d’échange à résultat nul, qui ça ne change rien au nombre de demandeurs d’asile, ça les force juste à déposer leur demande dans un pays qu’ils n’ont pas choisi. Tout ça pour ça. 

Les passagers ne savent pas non plus que tous ces billets d’avion sont à la charge des pays. Donc qu’ils les financent, indirectement. Le coût estimé oscille entre 2,5 et 4,9 milliards par an. Juste pour déplacer des demandeurs d’asile entre les pays, contre leur volonté.

En total contradiction avec la Convention de Genève et la déclaration des droits de l’Homme.

Tout ça vous semble tellement irrationnel, injuste, vous avez du mal à le croire.

Ça ne peut être qu’un mauvais rêve, un cauchemar.

Voilà, le « jeu de rôle » est fini, vous pouvez reprendre votre place actuelle, celle d’un citoyen européen qui n’a pas besoin de quitter sa famille et son pays pour assurer l’avenir.

Ce cauchemar n’est pas le vôtre, il est par contre celui de milliers de « dublinés », qui chaque jour sont confrontés à une politique européenne profondément injuste.

Cette politique européenne, vous n’êtes pas obligé de l’accepter sans réagir.

Ce règlement Dublin n’est pas obligatoire. Son article 17 l’indique précisément : les Etats peuvent accepter d’étudier une demande d’asile, donc de ne pas appliquer ce règlement.

Il est injuste, il ne respecte pas les droits de l’Homme, il coute très cher sans rien changer au nombre de demandeur d’asile… il n’y a aucune raison objective de se résigner.

Vous n’accepteriez pas d’être confronté au scénario que vous venez de lire. 

Vous pouvez agir pour refuser que les étrangers y soient confrontés : 

  • Interpellez votre Préfet pour lui signifier que vous souhaitez qu’il n’applique pas le règlement Dublin
  • Interpellez vos eurodéputés pour leur indiquer que vous souhaitez une politique d’immigration respectueuse des droits de l’Homme et du droit d’asile
  • Rejoignez une des nombreuses associations qui accompagnent les demandeurs d’asile dans la défense de leurs droits fondamentaux 

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